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Consultation publique de psychanalyse Paris : Lettre du RPH de juillet

Lettre du RPH de juillet

Lettre du RPH

Edith de Amorim

C’est en juillet 2017 alors que le Tour de France a commencé

 

 

Fourre-tout

 

Le fatras

 

Comme c’est facile de croire qu’on aime. Comme c’est facile de croire qu’on hait. Facile. Facile de croire. On s’y installe commodément et puis patatras, le fatras se répand, plus emmêlé, entremêlé, enchevêtré qu’on aurait cru et c’est alors qu’on se repend : « comment j’ai pu croire … ? »

 

On croit beaucoup, tout le temps et trop, souvent. Pour parvenir a toujours croire au moins un peu, juste ce qu’il faut pour vivre c’est à dire à savoir qu’on croit, la route est longue, longue, longue. Mais pour en arriver là, à ce peu, nécessaire, essentiel, vital, il faut le vouloir.

 

Mieux : il faut lâcher la corde des certitudes, des évidences, des c’est-comme-ça et des c’est-pour-la-vie, lâcher le bord des bassins et quitter l’espace où on a pied et les quartiers d’été, quitter ces « pays imbéciles où jamais il ne pleut »[1] autre chose que de la pluie, aller vers les lieux où il pleut des grenouilles, neige des riens à six angles (nos flocons revus par Kepler pour son protecteur)[2] où l’araignée du soir nous irradie d’espoir pour la rime et en dépit de notre peur et nos matins chagrins varient au gré des vents ou du désir, c’est à dire qu’ils nous plombent ou se déchirent avant midi, aller vers des contrées ou des toiles où ça parle et ça pleut autrement. Bref, pour arriver à savoir qu’on croit il faut des chemins de traverses, des averses qui nous trempent comme une soupe, des retours bredouille au logis et traverser nombre de déconfitures… Et malgré tout cela, on sera toujours tenté de préférer croire à savoir qu’on croit.

 

C’est quoi cette croyance dure comme fer ? Rien de plus, ni de moins, qu’un moyen d’aller par le monde en le construisant à chacun de nos pas. Mais voilà, un jour, cette croyance cède : plus de sève. Panne sèche.

 

Ce qui, tout à trac, détraque notre monde c’est l’absence, c’est le manque, c’est l’envers, c’est l’immonde, c’est l’aléa, qui nous renversent : « Dans quel état j’ère ? »[3].

 

Immense fragilité, insoutenable antinomie, abject rien, sidéral vide, odieuse incertitude et, surtout, par-dessus tout, vilaines amours abhorrées.

 

Dans le fatras on trouve, toujours, de quoi retomber sur nos deux pieds. Ainsi, je suis partie de la croyance croix-de-bois croix-de-fer pour arriver à la jouissance mortifère, croix-de-fer de l’être qui veut pouvoir se penser échappant au savoir que le temps passe et qu’entre autres conséquences liées à ce lourd déni il se méprend consciencieusement pensant mépriser, il se déchiquette obstinément au nom d’un amour archaïque : insoutenable et impérissable.

 

Malheureux êtres qui méconnaissent le poète et son aphorisme : « Le temps mène la vie dure à ceux qui veulent le tuer. ». C’est Jacques Prévert, dans Fatras[4], mais dans tout ce fatras je ne suis pas parvenue à retrouver la page ; pas grave car si vous ouvrez l’ouvrage à n’importe quelle page, vous ne serez pas déçu. Et si vous la retrouviez, faites-le savoir.

 

Merci beaucoup.

 

 

Quatre angles décondensés

 

Ce sera – jusqu’à un nouvel ordre ou une nouvelle rencontre – ma formule pour parler du cinématographe en hommage à Kepler (cf. plus haut). Ainsi au cinéma j’ai vu une perle, un bijou, une rareté : Une famille heureuse, film géorgien (mais aussi allemand et français, mais surtout géorgien).

 

Tout d’abord les grandes lignes de l’histoire : une famille composée de trois générations vivant sous le même toit. Une grand-mère grande gueule, une mère taciturne, une fille à la torture d’une infécondité persistante. Et puis il y a bien sûr le grand-père apparemment cacochyme, le père apparemment benêt, le fils apparemment ingrat, le gendre attardé le long des côtes adolescentes. Enfin, il y a le frère oncle et tous ceux et toutes celles qui s’ensuivent, y compris le voisinage.

 

Il y a des fils rouges : la tradition et des chansons, magnifiques, et une trame : l’amour et son cortège de semblants et de croyances.

 

La mère c’est Manana qui, à l’occasion d’un de ses anniversaires, ressent l’irrépressible envie d’aller vivre ailleurs, toute seule. Sa mère s’offusque, son mari tente de la retenir. Son mari c’est Soso. Elle croit qu’elle n’aime plus Soso et s’en va. Mais… à une réunion d’anciens élèves elle apprendra que Soso n’est pas celui qu’elle croyait : un qui lui était destiné par le destin qui avait lié leurs parents, ou quelque chose comme ça. Enfin, Manana qui croyait que son mariage avait été écrit par la tradition va découvrir qu’il n’en était rien…

 

La conclusion, les réalisateurs, Nana Ekvtimichvili et Simon Gross (ou Nana et Simon), nous laissent le soin de nous dépatouiller : happy (ბედნიერი) ou unhappy (დარდიანი) chacun choisit selon son mood (განწყობილება). Entre les parenthèses c’est la traduction (trouvée sur l’internet) en géorgien : c’est beau drôlement, non ?

 

Un mot des acteurs : tous, toutes, for-mi-da-bles. Surtout la femme qui interprète Manana et qui s’appelle Ia Shugliashvili, je pourrai presqu’écrire La Shugliashvili comme j’ai cru le lire dans les différentes critiques lues après avoir vu cette pépite cinématographique.

 

Cette artiste mérite amplement l’article !

 

Et puis il y a la musique, des chansons magnifiques, des anonymes somptueux. Ceci n’est pas un petit film. C’est tout le contraire.

 

 

Avant le mois d’aôut

 

Que dire d’autre que bonnes vacances aux juilletistes et grande patience aux aoûtiens et bon courage aux septembristes et bons films aux sans vacancistes.

 

 

 

 

 

[1] Brassens, G. L’orage.

[2] Magris, C. (1986) Danubio, Garzanti, 2006, p. 124 :

« 22 – I sei angoli del nulla

Il regalo che Kepler invia, per il Capodanno del 1611 al suo amico e protettore Johannes Matthäus Wackher von Wackenfels, è il piccolo trattato Strena seu De Nive Sexangula, (…)e si chiede perché la neve cada condensandosi in piccolissime stelle a sei angoli, giocando, (…), nell’ironico spazio che balena fra il minimo e il nulla.”.

(« 22 – Les six angles du néant

Le cadeau que Kepler adresse, pour le Nouvel An 1611 à son ami et protecteur Johannes Matthäus Wackher von Wackenfels, est le petit traité Strena Seu De Nive Sexangula, (…) et s’interroge sur pourquoi la neige tombe en se condensant en très petites étoiles à six angles, jouant, (…), dans l’ironique espace qui va du minime au néant. »)

[3] Souvenir dun calembour de C* au temps du collège. Pour les obtus : « dans quelle étagère ? »

[4] Prévert, J. Fatras, Gallimard, 1966, p. 142 (merci à F** qui m’a fait savoir qu’il avait trouvé la page).