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Consultation publique de psychanalyse Paris : Lettre du RPH d'octobre 2017

Lettre du RPH d'octobre 2017

Lettre du RPH

Edith de Amorim

C’est en octobre 2017

 

 

 

L’être à tu et à toi (avec l’Autre) – I

 

 

 

         Qui ne connaît cette expression ? En français courant elle indique une grande familiarité entre deux êtres. Serait-ce là tout ? Pas du tout.

 

Ne nous fions pas à cette évidence qui déboule pour faire place nette au sens de l’amour, car cette expression est grosse d’un sous-entendu inaudible – comme tout sous-entendu qui se respecte –  (entendons nous bien, je ne suis pas en train de dire que j’aurais l’oreille parfaite, simplement à force de vivre et de lire et de me dire, les tympans de ma comprendenture s’assouplissent).

 

         Ce qui me met sur la voie d’un sous-entendu ce sont aussi les définitions glanées au hasard de sites – Wiktionnaire ou Expressio.fr – qui parent être à tu et à toi de singuliers synonymes : « être copains comme cochons » ou « être comme cul et chemise » ou encore assènent que le vouvoiement français – bénie soit cette langue – qui pose l’écart entre deux personnes peut mieux rendre compte de l’effet « parfaitement naturel » de cette condition d’être « à tu et à toi » avec un autre parce qu’il nous serait familier. Eh bien ! Ces explications ne me convainquent pas.

 

         Les cochons, les culs et leurs chemises ne sont, ne seront jamais à tu et à toi, soit parce que trop égaux, soit parce que trop implicites.

 

         Quand à la notion de distance symbolique qu’implique le vous ou que réfute le tu, laissez-moi rire tant il y a de vous qui signent une intimité bien plus grande que certains tu qui ne sont que des cache-misère d’une relation tissée de convenances.

 

         En fait, ce qui sourd dans « être à tu et à toi » a beaucoup à voir avec le célébrissime « famillionnaire » pêché dans Le Trait d’esprit et son rapport à l’inconscient de Sigmund Freud. En effet, l’être qu’on dit être à tu et à toi est dans un rapport hiérarchique, de séduction avec l’autre plus haut, plus grand, plus beau, plus riche, plus populaire, plus intelligent, plus, plus, plus.

 

Quand on est à tu et à toi ce n’est jamais avec un pékin – un cochon – mais bien avec un Autre (qui se lit Grand Autre) sous le charme duquel on est pris et, comme le Hirsch-Hyacinthe de Heine que cite Freud, on s’en défend en créant une familiarité avec le millionnaire.

 

Cette expression – véritable Witz prêt à l’emploi – existe  pour dire l’être qui a toujours besoin d’un Baron dont il se rêve alter ego ; vous connaissez la chanson : on a toujours besoin d’un plus grand que soi à qui donner du tu et du toi.

 

Je fais le vœu de m’être bien fait comprendre car voici la suite :

 

 

L’être à Tue et à Toit (avec Lui) – II

 

         Cette graphie lacanienne se trouve dans une préface qu’il accorda en « Ce Noël 1969 » à Anika Lemaire qui publiait un ouvrage intitulé Jacques Lacan dont voici l’extrait :

 

« Ils auraient pu se souvenir pourtant de ce que je fais dire à la vérité « je parle », et que si j’énonce qu’aucun discours n’est émis de quelque part qu’à y être retour du message sous une forme inversée, ce n’est pour dire que la vérité qu’ainsi un Autre réverbère, soit à Tue et à Toit avec Lui. »

 

         Prenez le temps de la stupéfaction ou de l’incrédulité, de la perplexité, tout les temps possibles et nécessaires et continuons sur ma route engagée à rendre à l’expression son envergure et l’éclat de cette vérité qu’elle recèle de la passion immodérée des êtres parlants pour la grandeur.

 

Cette graphie dont Lacan use pour dire ce qu’est la vérité réfléchie par cet Autre aiguise le fil de la séduction par la haine : dans cette proximité, le toit commun, avec l’Autre – le Lui – réside la  pensée meurtrière – l’impérieux tue – jamais loin.

 

Rien de bien nouveau sous le soleil des passions humaines : amour, haine, ignorance mènent toujours le bal, c’est vrai. Mais l’ignorance a toujours cette longueur d’avance par sa puissante évidence qui du fade à l’antalgique nous conduit toujours à prendre les vessies (de porc, encore du cochon !) pour des lanternes (magiques) et qu’il est, sera, toujours utile de mettre les mains dans l’anodin, le commun, l’insipide qui camouflent le tranchant d’une invidia en embuscade.

 

C’est alors que j’en arrive à ma troisième partie :

 

L’être à je et à moi avec l’autre – III

 

C’est Lacan qui crée cette expression que l’on trouve dans son article La direction de la cure – Ecrits – (p. 591 au Seuil) alors qu’il parle de l’analyste « au pied du mur de la tâche d’interpréter » voici la citation in extenso :

 

« Aussi préfère-t-il se rabattre sur son Moi, et sur la réalité dont il connaît un bout. Mais alors le voilà à je et à moi avec son patient. Comment faire, s’ils sont à couteaux tirés ? C’est ici qu’astucieusement on compte sur les intelligences qu’on doit avoir dans la place, dénommée en l’occasion la partie saine du moi, celle qui pense comme nous. »

 

C’est, je l’avoue, de là que je suis partie pour remonter le fil de l’expression « être à tu et à toi ».

 

C’est aussi parce que je suis occupée par le thème du prochain colloque – tout proche puisqu’il aura lieu le 18 novembre 2017 à l’Espace Vinci – 25 rue des Jeûneurs dans le 2e arrondissement de Paris et ce dès 9h30 – sur le thème Mère, enfant, phallus, l’étoffe d’un désir, que cette transcription de la séduction envieuse en « à je et à moi » m’apparaît tout aussi confondante pour cet autre attelage que constituent la mère et l’enfant.

 

L’attelage mère-enfant ? Bigre je n’y vais pas de mot mort ! Et encore, avais-je songé à « équipage » qui, selon moi, est pire. Mais il n’en demeure pas moins que ce duo, tantôt duettiste et tantôt duelliste, ne fasse qu’une dans un « à je et à moi » terrible pour l’une comme pour l’autre.

        

         Moralité ? Il n’y en a pas, elle est toujours à construire et ne siéra qu’au cas particulier et à lui seul.

 

         Cependant, pour parvenir à ce bâti symbolique l’être devra apprendre à se désengager de ce tu-toi et de ce je-moi ; tout comme les institutions elles-aussi – qui parlent comme des vérités – doivent en passer par les mêmes étapes de séparation d’avec le « à je et à moi ». Pour preuve un article paru dans le journal La Croix du 3 octobre 2017 intitulé Un neuroleptique pour les enfants qui détestent leur poupée rappelant les prescriptions calamiteuses de médicaments traitant la schizophrénie à des enfants dans les années 1960 en citant une publicité d’alors clamant « Votre enfant est sujet à des vomissements ou n’aime pas ses jouets ? Donnez-lui un antipsychotique. » Message publicitaire que décrypte Jean-Louis Senon, professeur de psychiatrie au CHU de Poitiers et coauteur de Thérapeutique psychiatrique (Ed. Hermann) : « Le lien est déplorable, c’est vrai. Cela vient du fait qu’à une certaine époque on estimait qu’un enfant n’aimant pas ses jouets ou replié, cela pouvait être un signe de psychose. Il s’agissait là d’un signe inacceptable. »

 

         A cette même « certaine époque », Françoise Dolto recevait des enfants qu’on assommait du soupçon de bêtise sans chercher à se désengluer de ce miroir funeste que Lacan a nommé « la partie saine du moi ». Elle n’a pas prescrit de traitement à ces enfants aux prises avec des je abîmés des adultes, elle leur a donné la parole, la feuille, la poupée et le droit à une distance qui fasse pour eux ex-sistence.

 

         Une pensée émue pour cette femme qui n’a pas sa pareille pour dire crûment et simplement aux mères – mais aussi aux pères – qu’il n’y a rien de pire pour leur enfant que leur entreprise de séduction, leur enjoignant de ne prendre leur plaisir qu’avec leur mari et pas avec leur enfant.

        

        

 

 

 

 

Quatre angles décondensés

 

 

         (Souvenez-vous, c’est la rubrique Cinéma !)

 

Bien sûr comment ne pas vous parler de Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev ? C’est russe, c’est dostoïevskien en diable, ça vous abat comme un vulgaire château d’allumettes et c’est magistral.

 

C’est le film contrepoint au colloque du RPH tant il nous montre l’étoffe laminée d’un désir et ses conséquences épouvantables pour les êtres à commencer par l’enfant.

 

  Les acteurs, la photographie, l’histoire et l’Histoire – car il règle, ce réalisateur, de graves comptes avec la Russie collectiviste – tout est saisissant d’efficacité sauf qu’on ressort de là assez mal en point avec un goût de cendre en bouche…

 

Rien vu de divertissant vraiment. J’attends le Sens de la fête mais ce sera pour novembre…