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Consultation publique de psychanalyse Paris : La lettre du RPH de novembre 2017

La lettre du RPH de novembre 2017

Lettre du RPH

Edith de Amorim

C’est en novembre 2017

 

 

 

L’écran noir des nuits blanches d’Harvey, Tariq

et les autres et leurs acolytes

 

 

         Connaissez-vous la chanson de Claude Nougaro intitulée « Le cinéma » ? Elle commence par ces mots : « Sur l’écran noir de mes nuits blanches / Moi je me fais du cinéma… » Cette chanson est un petit bijou – comme nombre des chansons de cet artiste – de poésie et d’humour où il est question d’un homme amoureux d’une femme.

 

         D’un homme amoureux qui sait qu’il fantasme à ce qu’il ferait avec sa « star », sa Brigitte Bardot à lui et qui fantasme aussi sur son portrait grandeur virile : « Un mètre quatre-vingts / Des biceps plein les manches… ».

 

         L’écran noir des nuits blanches c’est le fil de l’imaginaire le long duquel nous volons au secours de l’autre, bravons l’autre, séduisons l’autre, le ravissons, lui disons non, oui, lui plaisons, régnons en maître sûr de l’aimer et d’en être aimé mais que cet autre vienne à frapper à notre porte – comme dans la chanson – on revient sur terre et on demande « Comment ça va ? ». Mais pas Harvey, pas Tariq, ni leurs autres semblables.

 

         Pourquoi Claude et pourquoi pas Harvey ? Pourquoi pas Tariq ?

 

         Le Claude de la chanson est amoureux : « Pour te dire que je t’aime, rien à faire, je flanche / J’ai du cœur mais pas d’estomac… »

 

         Quand, de toute évidence, Harvey ou Tariq ne sont pas des amoureux, c’est à dire pas des êtres qui manquent et reconnaissent dans cet autre la compagnie indispensable pour leur vie. Non, de toute évidence, Harvey et Tariq sont irrésistibles, ils ont trop d’estomac et pas de cœur.

 

         Mais même là, à ce stade d’un grand estomac, le problème n’y prend pas racine ; ce sont leurs « yeux grands » plus que leurs ventres qui les ont conduit à ne pas s’interdire, à ne pas supporter de ne pas pouvoir, à ne pas s’empêcher, à ne pas hésiter, à ne pas avoir honte, à ne pas s’arrêter à ce que cet autre-là leur dit : ils ne flanchent jamais, du moins est-ce ce que croient mordicus ces êtres-là.

 

         Oui, leurs yeux plus grands et l’écran noir de fumée que leur entourage plus ou moins proche leur a servi, asservi, tout du long de leurs parcours criminels.

 

         Ce sont des hommes travestis en rois, parés du pouvoir, qu’ils ont cru vrai, de faire et de défaire les carrières, servis par des empressés aux pires alois qui soient. Des fâcheux hypocrites soutenus à pleine force de tout un tas de précieux, serviles à point, qui ont fait système.

 

         Harvey et Tariq et leurs semblables ont brandi haut leur glaive de puissance et ont blessé, meurtri, à tour de bras et de queue tout autour d’eux. Les Harvey et Tariq et semblables sont aidés de leurs acolytes surnuméraires, mais il est vrai qu’il en faut des « divertisseurs » pour transformer des hommes plein de misères en rois plein de divertissements (Pascal, B. (1670), Opuscules et Pensées, fragment 142, Hachette et Cie, Paris.)

 

         Ces passions pour le fait du prince et pour le Prince et son fait qui aujourd’hui brûlent de tant de feux haineux et douloureux et défrayent nos chroniques, dont l’ordinaire est pourtant rarement aimable ou léger, délivrent des portraits d’attardés dans une enfance très reculée qui n’ont pas, toujours pas, renoncé à cette puissance phallique soit en l’incarnant, « je fais ce que je veux, quand je veux, comme je veux, avec qui je veux », soit en reconnaissant à cet autre l’exercice de cette toute-puissance forcément hors-lois. Tous affidés à ce grand Autre non barré, c’est à dire jouisseur sans frein, pas castré pour deux sous.

 

L’enfance très reculée où l’on retrouve la croyance en l’existence d’une telle chimère et qu’on rêve de satisfaire en tout, Sigmund Freud (1856 – 1939) nous la décrit en particulier lorsqu’il aborde l’amour enfantin qui est « … démesuré, réclame l’exclusivité, ne se contente pas de portions. » et parce qu’un tel amour est aussi « … sans but, incapable d’une pleine satisfaction (…)  c’est essentiellement pourquoi il est condamné à déboucher sur de la déception et à faire place à une position d’hostilité. » (Freud, S. (1931) De la sexualité féminine, in Œuvres complètes, Vol. XIX, Seuil, Paris, 1995, p. 16.).

 

Ces hommes reconnus, à notoriété forte et qui, à leur âge pourtant avancé, continuent de croire au pouvoir d’un vouloir qui se rit, se gausse, se moque du tiers comme du quart des lois, et ces autres, hommes comme femmes – et je ne visent pas, ici, les victimes de ces gougnafes (emprunt à L. F. Céline, Guignol’s band, Denoël, Paris, 1944, p. 29.) –, qui les servent, les encensent avec zèle, déroulant le tapis rouge à des créatures, tous ces êtres illustrent les effets d’un imaginaire lugubre et sinistre, capable cependant d’engendrer dégâts, souffrances, ravages.

 

Une telle bulle imaginaire, spéculant sur ce qui n’est pas mais qui fait plaisir malgré tout, a été crevée, entre autres, par Ronan Farrow, fils de Woody Allen et Mia Farrow, le fils de deux monstres sacrés est aux premières loges pour voir et savoir de quelle étoffe est faite cette sacralité, la plus résistante qui soit, la croyance dure comme fer.

 

Non pas que la croyance ne soit que démence, elle est une étoffe indispensable, elle nous revêt et permet de revêtir l’autre qu’on aime d’une confiance, d’une estime ; cette croyance vire en souffrance lorsqu’elle s’érotise et je vous rappelle ce passage de Sigmund Freud extrait de son article de 1924, Le problème économique du masochisme : « Conscience morale et morale sont nées du surmontement, de la désexualisation du complexe d’Œdipe ; par le masochisme moral, la morale est de nouveau sexualisée, le complexe d’Œdipe est revivifié, une voie de régression de la morale au complexe d’Œdipe est frayée. Cela n’advient ni à l’avantage de la morale, ni à celui de l’individu. » (Freud, S. (1924) Le problème économique du masochisme, in Œuvres complètes, Vol. XVII, PUF, Paris, 1992, p. 21.)

 

Je l’admets bien volontiers : je suis un suppôt de Freud et de la psychanayse ; « suppôt » est à prendre dans son acception historique : faisant partie d’une compagnie, à titre secondaire je remplis certaines fonctions pour le service de cette compagnie. Ainsi, évoquer, rapprocher les concepts freudiens de faits d’actualité me semble remplir cet office, tout comme rappeler la période à laquelle cet homme a vécu, ou a écrit tel article m’apparaît comme moyen de défendre son travail que beaucoup aujourd’hui encore s’échinent à bafouer.

 

Ce mot, suppôt, illustre très bien la fragile frontière qui régit l’humaine condition : on supporte d’aimer et de servir tel un suppôt d’Esculape ; on se crève les yeux tel un suppôt de Satan ; entre les deux, un fil comme un abîme.

 

 

 

 

 

Quatre angles décondensés

 

 

 

Amos Gitaï dans son documentaire, « A l’ouest du Jourdain », sorti en octobre 2017, retourne dans les territoires occupés, nous fait connaître Hébron, découvrir des visages d’anonymes qui ne se font pas suppôt d’un diable qui triomphe à perte de vue, il retourne en arrière avec une interview du Premier Ministre d’alors, Yitzhak Rabin, interroge les investigateurs, les enfants, les femmes, les vieux, les arabes et les juifs.

 

Amos Gitaï espère, souffre, dénonce, espère encore et toujours, ne cède pas d’un pouce comme d’autres : militaires, veuves, politiques, colons…

 

On entend l’hébreu, l’arabe, il fait chaud et tout à coup on est glacé.

 

Bon, c’est pas avec ce film qu’on peut laisser le surpoids au vestiaire, promis la prochaine lettre il y aura de la légèreté… ou rien.